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Le pays en question

numéro 50
date 03/2006
revue L'Art du Cinéma
périodicité semestriel
Univers Cinéma
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kiosque

En diptyque avec le précédent, « Présents de pays », ce numéro propose une deuxième série d’articles sur la
question du pays, vue à travers un film récent, Vodka Lemon de Hiner Saleem, et des films anciens : Edge of
Darkness, de Lewis Milestone, dont l’étude constitue le deuxième volet d’une réflexion sur la choralité dans le film de guerre, entamée dans notre précédente livraison à propos de Days of Glory de Jacques Tourneur ; et des
westerns : de John Ford, Stagecoach, son film fondateur, ainsi que The Searchers, et Run of the Arrow de Samuel Fuller. On sait en effet le rôle central que le genre offre à
la question nationale, en ouvrant l’horizon d’un pays en vérité plus rêvé que réel : ce que les États-Unis pourraient être, plus que ce qu’ils ont été.

  • Vodka Lemon — Par Frédéric Favre

    C'était mieux avant, même s’il n’y avait pas de
    liberté, regrette le vieux Kurde Hamo devant le
    délabrement de son Arménie post-soviétique.
    Paroles quelque peu nostalgiques du retraité vivant de sa maigre pension de quelques dollars, amertume à laquelle se joindront les larmes que lui procurera son fils vivant à Alfortville en lui réclamant de l’argent au lieu de lui en envoyer. L’avenir dans ce village montagnard enfoncé
    dans la neige s’annonce ainsi des plus sombres : l’exil d’un fils en France est une désillusion pour le père, tandis que l’on doute des chances du second fils de trouver du travail à Erevan, la capitale.

  • La chevauchée fantastique — Par Slim Ben Cheikh

    Is this the face that wrecked a thousand ships… ?,
    déclamera Doc Boone, au début du fi lm, face à la
    logeuse courroucée qui l’expulse. Convoquant le
    paradigme de l’épopée grecque, le médecin alcoolique, emblème mélancolique du film, ironise quant à la ressemblance improbable entre la figure de la logeuse courroucée et fort peu avenante, et celle de la Belle Hélène, indiquant de la sorte le point d’où Stagecoach nous parle :
    celui d’où l’on prend la mesure de l’écart entre la situation de l’Amérique et les promesses de son épopée. Partant de ce constat, Stagecoach nous propose de repenser la question nationale.

  • L’ange des ténèbres — Par Annick Fiolet

    La choralité au cinéma, emprunt d’un élément
    fondamental de la tragédie grecque, se révèle
    intimement connectée aux questions du collectif et du pays : ce point a été développé dans le numéro précédent à travers l’exemple d’un autre film de résistance, Days of Glory (Jacques Tourneur, 1943). La choralité est toujours impure, la tragédie ici est intriquée à la fois à l’épopée, par la révélation de figures héroïques exemplaires, et à l’opéra par l’omniprésence d’une musique fortement marquée par Wagner.

  • Exil et quête du pays — Par Anaïs Le Gaufey

    La prégnance des paysages dans le western américain, la récurrence des individus en quête
    d’identité et des communautés en recherche de stabilité : voilà qui suggère la capacité singulière de ce genre cinématographique à penser le pays dans sa complexité. Le cinéma en tant qu’art du mouvement et du processus (notamment d’un personnage et d’une histoire) est à même de rendre compte de la complexité de la notion de pays : qu’est-ce qu’un pays et comment être de ce
    pays ? A cet égard, le western a souvent été décrit comme le genre cinématographique par excellence d’un pays en construction, d’une « nation en marche », les Etats-Unis d’Amérique, qui se forgent une identité en même temps qu’ils repoussent les frontières de leur territoire national vers l’Ouest.

  • La peau de chagrin — Par Jean-Louis Leutrat

    Le cinéma à ses débuts faisait voyager à travers
    les contrées du monde. Les opérateurs des frères Lumière ramenaient des bandes d’un peu partout : c’étaient « les bandes du vieux pillard » comme
    disait à peu près au même moment Raymond Roussel.
    Gorki remarquait, lui : « Hier soir, j’étais au Royaume des Ombres ». Assez curieusement, l’une des allégories à être un peu développée au sujet du cinéma consistera à dire qu’il est lui-même un pays à explorer. Un pays peut être soit un pays étranger que l’on rejoint à la suite d’un déplacement périlleux et que l’on parcourt à ses risques et périls ; soit un pays dans lequel on se retrouve parce que l’on en fait partie. Inévitablement, le cinéma sera perçu comme l’un et l’autre : d’abord comme un pays à explorer parce qu’inconnu, puis comme un pays familier.

  • Trop de pays — Par Paulo Filipe Monteiro

    T.S. Eliot a écrit que « la nature humaine ne
    supporte pas beaucoup de réalité ». Et le cinéma ? Malgré ses possibilités ontologiques tant célébrées, il a toujours été partagé (dans le
    documentaire comme dans la fiction) entre la rencontre du réel physique et l’invention de l’homme imaginaire. Entre l’inscription (ou la rédemption, ou la revendication) du pays réel, dans une pensée géophilosophique (un concept
    husserlien repris par Deleuze et Guattari), et la constitution d’un nouveau pays —dont Hollywood sera l’exemple le plus extrême— qui perd sa nature géographique et sa référence à une origine qu’elle remplace, devenant une utopie plutôt qu’un topos.