Créer une Alerte

L'acteur dédoublé

numéro 74
date 06/2012
revue L'Art du Cinéma
périodicité semestriel
Univers Cinéma
partager
kiosque

L’acteur de cinéma, point de rencontre entre le théâtre et le roman (par le personnage, avec lequel il tend à se confondre), a longtemps été pris entre deux maux : la suspicion et l’adoration. L’adoration des foules idolâtres entretenue par l’industrie, d’un côté, alimente, de l’autre, la suspicion des théoriciens « sérieux », qui souvent ne voient là que du « profilmique », quelque chose qui préexisterait au film comme le paysage, une sorte de fardeau encombrant avec lequel le cinéaste doit composer (dans tous les sens du terme). Michel Chion remarquait que dans la critique, la place de l’acteur était généralement réduite à « l’adjectif entre parenthèses : “Robert de Niro (formidable)”1 ».

  • Dr Jekyll & Mr Hyde, etc. — Par Denis Levy

    Le court roman de Robert Louis Stevenson, The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde, publié en 1886, a fait l’objet d’une adaptation au théâtre dès 1887, à l’instigation de l’acteur Richard Mansfield, qui créa le rôle et le joua jusqu’à sa mort en 1907. Cette adaptation, due à T. Russell Sullivan, introduit des personnages féminins et une intrigue amoureuse qui n’existent pas dans le roman. Le scénario de la plupart des nombreuses versions cinématographiques et télévisuelles (on avance le chiffre de 123 !) s’inspire en fait davantage de la pièce que du livre, où l’absence de femmes est rédhibitoire, et la construction par récits successifs de différents narrateurs trop complexe, pour une dramaturgie classique. Toutefois, la construction en quatre actes de la pièce suit assez bien le mouvement du roman.

  • Exercice des émotions : Mary Pickford — Par Marion Polirsztok

    Quand, dans un film, un acteur interprète deux ou plusieurs rôles, le film peut jouer sur la ressemblance, et donc sur l’effet magique – performance du film – de faire apparaître l’acteur face à lui-même ; ou encore sur la différence, et à ce moment-là l’accent est mis sur la performance de l’acteur. Dans la comédie, la démultiplication va prêter à rire ; dans le drame ou le thriller, elle va machiner un engrenage et des malentendus aux conséquences angoissantes.

  • Lon Chaney -The Blackbird — Par Frédéric Favre

    Il y a peu de motifs véritablement fantastiques ou extraordinaires dans The Blackbird, mélodrame pourtant brumeux de Tod Browning plongeant dans les bas-fonds de Londres, qui raconte la vengeance amoureuse de Dan Tate – « the Blackbird » –, le caïd de Limehouse incarné par Lon Chaney. Du côté du célèbre acteur dont le spectateur attend un méchant absolu au prix d’un nouveau tour de force physique, on ne rencontre pas de maquillage ou de masque spectaculaire comme ceux de Phantom of the Opera ou de He Who Gets Slapped (Dan Tate va jusqu’à rabrouer une jeune fille trop fardée –get that paint off your face !1), ni d’appareil suppliciant le corps comme le carcan du cul-de-jatte de The Penalty, la bosse de The Hunchback of Notre-Dame, le harnais de The Unknown2. Le thème du personnage double, central dans l’intrigue criminelle du film mais également dans les nombreux rôles de Chaney, se contente ici d’un simple échange de costumes et d’une contorsion dans une chambre secrète pour qu’entre en scène soit Dan Tate soit The Bishop – son soi-disant frère, faux évêque et faux infirme.

  • It’s a whole different sex ! Some Like it Hot — Par André Balso

    Qui a vu Certains l’aiment chaud se souvient certainement de la célèbre réplique qui conclut le film, ce fameux « Nobody’s perfect ! »1 que lance, plein d’assurance et de bienveillance mêlées, le vieux millionnaire Osgood à Jerry (Jack Lemmon) travesti en Daphne, alors que ce dernier vient de lui avouer la supercherie de sa condition en réponse à une insistante demande en mariage. On oublie plus facilement que cette réplique se fait l’écho d’une autre, prononcée plus tôt par le même Jerry à l’adresse de son compère Joe (Tony Curtis) travesti en Josephine : « It’s a whole different sex ! »2. Deux révélations qui se complètent, le geste du travestissement s’ouvrant sur le constat presque indigné de la différence des sexes pour mieux se refermer sur l’indiscernabilité de sa frontière. Pourtant, si Jerry et Joe deviennent Daphne et Josephine, c’est avant tout par nécessité.

  • Le caprice d’un jour pluvieux - Cet obscur objet du désir — Par Daniel Fischer

    Cet obscur objet du désir sort sur les écrans en 1977. Ce sera le dernier film de Luis Buñuel. Quand bien même le souvenir que l’on aurait gardé de l’intrigue serait brumeux, on se souvient au moins de la perplexité qui a accueilli à l’époque l’idée de faire tenir par deux comédiennes le rôle de Conchita, l’héroïne du roman de Pierre Louÿs La Femme et le Pantin (1898), dont le film est l’adaptation cinématographique (parmi de nombreuses autres, dont celle de Josef von Sternberg avec Marlene Dietrich). Pour aggraver son cas, Buñuel ne s’est pas contenté de faire interpréter une partie par l’une des comédiennes pour passer ensuite le relais à la seconde (ce qu’ont fait Oliveira dans Val Abraham ou Syberberg dans Parsifal), mais les a mélangées d’une façon apparemment arbitraire tout au long du film comme on mélange un jeu de cartes. Voici donc un exemple extrême d’une situation qu’on pourrait dire inverse de celle de Dr Jekyll and Mr Hyde, dans laquelle c’est le même acteur qui incarne ce qui semble correspondre à deux rôles (mais qui, comme chacun sait, n’en sont qu’un)1. Ce film a donc tout pour nous intéresser, à condition de ne faire qu’effleurer la question de « l’énigme de la femme », perche à vrai dire royale tendue aux commentateurs, pour nous concentrer sur le défi que ce choix a représenté pour les deux comédiennes : Carole Bouquet et Angela Molina.

  • L’oeil du cyclone - Edvard Munch — Par Céline braud

    La filmographie de Geir Westby – acteur non professionnel – se limite à Edvard Munch. Il sera donc pour toujours Edvard Munch au cinéma. Dès le premier plan du film, le spectateur est saisi par l’effet que produit son apparition. Il est Munch, immédiatement présent, jeune homme dans sa chambre en train de finir de s’habiller, gênant la domestique qui fait son lit et avec laquelle il vient de faire l’amour. La maladresse du corps peu mobile et le regard lancé à la caméra nous font « reconnaître » Edvard Munch, pris dans un des fragments de sa vie intime.

  • Freaks and Geeks - Step Brothers (Frangins malgré eux) — Par Lucas Hariot

    Step Brothers est l’histoire d’une famille recomposée dont la particularité est d’avoir des enfants de quarante ans à charge. Step Brothers est aussi et surtout une rencontre, celle de Dale et de Brennan (John C. Reilly et Will Ferrel). Véritables poids pour leurs père et mère respectifs, les deux fils ne travaillent pas et ont un comportement excessivement régressif. Leur cohabitation va mettre en danger le tout nouveau couple formé par leurs parents (Robert Doback et Nancy Huff, joués par Richard Jenkins et Mary Steenburgen).

    Le film est d’emblée soustractif, prenant une distance ironique par rapport à un certain académisme de la comédie sentimentale américaine : l’idylle de la mère de Brennan et du père de Dale est évacuée dans le pré-générique qui passe en revue accélérée certaines situations emblématiques du genre (rencontre, sexe, mariage, emménagement chez les Doback)…