L’anthropologie de Pierre Bourdieu

Du bon usage de l’ethnologie

by Pierre Bourdieu, Mammeri Mouloud

L’entretien entre Pierre Bourdieu et Mouloud Mammeri constitue l’occasion de revenir sur les conditions du travail d’enquête, notamment par le biais de la comparaison entre les sociétés kabyle et béarnaise. La nécessité de prendre en compte le rôle du langage dans la construction de la réalité sociale permet à l’ethnologue de cerner les obstacles formés par les visions spontanées ou les discours officiels que es groupes sociaux tiennent sur eux-mêmes, et qui sont parfois les seuls accessibles à l’enquêteur.

L’exclu de la famille : la parenté selon Pierre Bourdieu

by Alban Bensa

Enquêtant avec Abdelmalek Sayad sur les pratiques matrimoniales et économiques des paysans kabyles, Pierre Bourdieu découvre avec étonnement que le mariage avec la fille du frère du père, présenté par l’ethnologie comme caractéristique des populations arabo-berbères, n’est en fait que peu fréquent. Le présent article analyse l’argumentaire que Bourdieu développe alors pour débrouiller la question et étendre du même coup son travail critique aux méthodes et aux théories générales de la parenté. L’affaire n’est pas mince puisqu’il y va des principes mis en avant par le paradigme structuraliste s’il s’avère que non seulement le mariage dit « arabe » mais toute forme d’alliance ne relèvent pas d’une analyse purement interne mais aussi de facteurs externes (économiques, politiques et idéologiques). Bourdieu propose, en effet, de substituer à la logique scolastique de la structure la logique pratique de la stratégie. Il est ainsi en mesure de comprendre la Kabylie à la lumière de son Béarn natal et de plaider (en vain, semble-t-il) pour une abolition de l’opposition entre l’ethnologie et la sociologie.

De l’enracinement et du déracinement

by Paul A. Silverstein

Les thèmes de l’enracinement et du déracinement ont une longue histoire dans le discours concernant les cultures et les nations. Si les métaphores d’enracinement relient les personnes à des lieux dans une « métaphysique nationale », les situations d’exil, de migration et de « déplacement » ont tendance à être constituées avec le mot de «déracinement » en situation tragique de rupture morale. L’appropriation par Bourdieu et Sayad des figures de l’enracinement et du déracinement, jusque-là surtout utilisés par le discours conservateur, permet d’esquisser le portrait d’une Kabylie culturellement unifiée telle qu’elle était avant la guerre. La réalisation de l’enquête de terrain dans des conditions de guerre s’accompagne d’une dévalorisation de la notion de culture kabyle «pure » constituée et délimitée en un objet de «nostalgie structurelle » – une forme moderne de souvenir social largement partagée par Bourdieu et ses informateurs. Après la colonisation, la maison kabyle est aussi figée comme un trait culturel identitaire au point de nourrir la nostalgie d’un «temps avant le temps » dans le mouvement culturel berbère.

L’objectivation participante

by Pierre Bourdieu

L’immersion dans une réalité sociale étrangère pour y observer des phénomènes tout en y participant soulève des difficultés liées au dédoublement de l’ethnologue, à la fois extérieur à l’objet qu’il regarde et sujet agissant sur son objet. Elle rend nécessaire une objectivation du sujet de l’objectivation qui ne se résume pas à un exposé de l’expérience vécue mais à une analyse des conditions sociales de possibilité de cette expérience. Elle tient à la posture propre à l’engagement dans la situation d’enquête et, en même temps, à la position que le chercheur occupe dans le milieu savant et qui véhicule des intérêts spécifiques mais aussi un inconscient académique lié à l’histoire de ce milieu.

La connaissance de soi et la science

by Jacques Bouveresse

Dans la Huxley Memorial Lecture, qu’il a donnée le 6 décembre 2000 au Royal Anthropological Institute de Londres, à l’occasion de réception de la Huxley Medal, et qui est publiée ici, Bourdieu se dit convaincu qu’«on connaît de mieux en mieux le monde à mesure qu’on se connaît mieux, que la connaissance scientifique et la connaissance de soi et de son propre inconscient social progressent d’un même pas, et que l’expérience première transformée par la pratique scientifique transforme la pratique scientifique et réciproquement ». La réflexivité scientifique qui est ainsi exercée est une chose que, pour des raisons que l’on comprend aisément, il tient particulièrement à distinguer à la fois de la réflexivité narcissique de l’anthropologie postmoderne et de la réflexivité égologique de la phénoménologie.

L’anthropologie économique de Pierre Bourdieu

by Robert Boyer

Pierre Bourdieu applique-t-il les concepts de l’’économie à la théorie des champs et se borne-t-il à une analyse de la reproduction ? Un parcours de ses travaux suggère une réponse négative à ces deux questions. Certes le vocabulaire de l’’économie est amplement mobilisé mais il se décline de façon spécifique dans chaque champ et livre des résultats bien différents de ceux que développe la théorie des choix rationnels qu’’un économiste de Chicago appliquerait de façon indiscriminée à l’’ensemble des phénomènes sociaux. De même, au-delà d’’un ensemble de concepts qui semblent évoquer une histoire immobile, le jeu entre variations et invariants est central, d’’autant plus que Pierre Bourdieu fait un usage fréquent de la mise en perspective historique. Il propose au moins cinq mécanismes explicatifs du changement et des crises : innovation à l’’initiative des dominants d’un champ, entrée des nouveaux acteurs, déplacement endogène des frontières entre champs sous l’’effet des stratégies qui s’’y déploient, luttes pour le pouvoir de l’’État et surtout désynchronisation entre champ et habitus due au changement de contexte. Enfin, apparaissent des homologies frappantes entre la sociologie de Pierre Bourdieu et les recherches inspirées par la théorie de la régulation, même si les objectifs et les notions de base des deux constructions théoriques demeurent distincts.

La fabrique de l’habitus économique

by Pierre Bourdieu

Ce texte présente, un entretien avec un informateur privilégié, un cuisinier kabyle d’Alger, une sorte de « situation de laboratoire », où la discordance entre des dispositions économiques façonnées dans une économie pré-capitaliste et le cosmos économique importé et imposé par la colonisation, oblige à découvrir que l’accès aux conduites économiques les plus élémentaires (travail salarié, épargne, crédit, régulation des naissances, etc.) ne va nullement de soi et que l’agent économique dit « rationnel » est le produit de conditions historiques tout à fait particulières. Les pratiques économiques pré-capitalistes s’inscrivent ainsi dans un ordre social bouleversé par la généralisation des échanges monétaires et du calcul économique dit rationnel, qui mettent en jeu tout un système de croyances. Loin de se réduire à une simple adaptation, l’acquisition de l’habitus économique exige une véritable conversion, qui transforme aussi bien le sens du travail que les habitudes temporelles et les stratégies sociales de reproduction.

Une mystique de la politique

by Hugo José Suárez

Pour comprendre comment de jeunes chrétiens ont pu, à partir des années 1950 en Bolivie, passer d’un catholicisme conservateur à un christianisme révolutionnaire dans lequel l’action politique apparaît comme une exigence de la vie religieuse, cet article s’attache tout d’abord aux querelles menées au sein même de l’Église à propos de la « question sociale », et plus largement aux recompositions du champ religieux national. Les dimensions symboliques de ce passage d’un mysticisme religieux à une martyrologie révolutionnaire sont ensuite étudiées à travers les écrits d’un jeune prêtre engagé dans la guérilla, pour lequel le sacrifice révolutionnaire apparaît peu à peu comme une façon de concilier la tension entre les exigences de la foi et du changement social.