Usines - Ouvriers, militants, intellectuels

Ouvriers et intellectuels face à l’ordre usinier

by Cédric Lomba, Julian Mischi

Engagement et désengagement militant aux usines Peugeot de Sochaux dans les années 1980 et 1990

by Christian Corouge, Michel Pialoux

Dans les années 1984-1985, une « Chronique Peugeot » est publiée dans Actes de la recherche en sciences sociales, signée des noms de Michel Pialoux, sociologue, et de Christian Corouge, ouvrier spécialisé et militant CGT à l’usine Peugeot de Sochaux. Ce texte revient sur les raisons pour lesquelles cette chronique s’est interrompue et sur les difficultés structurelles qui peuvent surgir lorsqu’une collaboration se noue entre ouvriers et intellectuels. La rencontre de Christian Corouge avec les cinéastes du groupe Medvedkine au début des années 1970 a nourri chez lui un rapport ambivalent à la culture : des marques de respect de la culture légitime s’accompagnent d’expressions de rejet de la culture telle qu’elle fonctionne dans la vie ordinaire pour disqualifier les pratiques ouvrières. L’analyse de certains moments-clés de sa trajectoire et la présentation d’extraits d’un entretien récent permettent de comprendre les tensions de l’engagement (et du désengagement) d’un syndicaliste tiraillé entre les effets de l’élévation de son capital culturel et politique et le maintien de sa position socioprofessionnelle.

Restructurations industrielles : appropriations et expropriations des savoirs ouvriers

by Cedric Lomba

Le secteur de la sidérurgie est le symbole des restructurations industrielles répétées et ininterrompues depuis les années 1970 ayant entraîné l’affaiblissement politique et symbolique du groupe ouvrier. Fondé sur une enquête historique et ethnographique sur une entreprise belge devenue multinationale à capital indien, cet article montre comment ces restructurations peuvent être aussi appréhendées comme des moments de remise en cause publique des savoirs légitimes en entreprise. Dans cette mise en débat collectif de la stratégie de l’entreprise, des alliances peuvent se nouer entre ouvriers militants et d’autres groupes sociaux, et venir nourrir la résistance aux plans de licenciements. Cependant, les conflits d’expertise entre groupes sociaux se traduisent in fine par l’expropriation des savoirs ouvriers dévalués par les expertises gestionnaires de direction, voire négligés par les contre-expertises syndicales.

Sortir du rang ?

by Paul Boulland

À partir de sources internes (biographies, évaluations individuelles) et de l’analyse sociobiographique du personnel intermédiaire du PCF, cet article étudie l’accès des militants d’origine ouvrière au statut de permanent, de la Libération aux années 1968. Du point de vue de l’institution, la recherche de « futurs cadres » valorise un certain type de militants d’usine, échappant aux pratiques routinisées ou strictement syndicales et mobilisant les ressources ou les savoirs puisés hors de l’espace usinier. Mais cette « promotion » ne va pas de soi. Elle exige un déplacement social et culturel qui suscite parfois évitements, mises à distance ou refus, notamment par le repli vers le militantisme d’atelier ou le syndicalisme comme formes de préservation de l’appartenance ouvrière. Au contraire, pour les cadres les plus durablement ajustés au rôle, l’intégration au monde ouvrier découle de la vocation militante. Malgré d’autres possibles sociaux, ils ont adopté l’identité sociale la plus valorisée par le Parti communiste, à l’image d’autres engagements fondés sur la centralité ouvrière.

Women on the Line de Miriam Glucksmann : quand un engagement féministe produit un classique d’ethnographie ouvrière

by Sophie Pochic

Considéré en Angleterre comme un grand classique d’ethnographie ouvrière et féministe, Women on the Line vient d’être réédité, 27 ans après sa première parution. Sorti à l’époque sous un pseudonyme en raison de lois anglaises sur la diffamation protégeant peu les auteurs, cet ouvrage décrit sur un mode autobiographique l’immersion d’une intellectuelle blanche dans l’univers d’une usine automobile des années 1970, marqué par un encadrement autoritaire, une concentration de femmes immigrées, le travail à la chaîne et des conflits sociaux. Cet article propose de revisiter les conditions de cet engagement politique devenu enquête sociologique, en l’inscrivant dans le contexte de la seconde vague du féminisme anglais et ses relations avec le monde ouvrier.

Les limites d’une médiation militante

by Ingrid Hayes

Lorraine Cœur d’Acier, radio de lutte de la CGT, est mise en place à Longwy en mars 1979 pour soutenir la mobilisation des sidérurgistes. Sise dans un bassin mono industriel où la CGT et le PCF sont très implantés, animée par des journalistes parisiens membres des mêmes organisations, la radio pose en pratique la question du lien entre ouvriers et intellectuels dans un cadre militant. L’article permet d’exposer le dessaisissement de la composante ouvrière dont l’expérience est l’occasion, en termes de programmes et d’orientation générale. Les mécanismes de ce processus sont à chercher dans l’ambivalence des représentations et des postures qui émergent de part et d’autre du couple militants ouvriers/militants intellectuels. Cette ambivalence doit être lue à la fois au prisme de la crise qui frappe alors le groupe ouvrier et met en perspective la nécessité d’une sortie de classe, et à la lumière de la qualité de « transfuges de classe » des journalistes. Dans ce contexte, les légitimités en présence apparaissent plus concurrentes que complémentaires.

Deux générations de syndicalistes au Brésil : pratiques quotidiennes et formation politique

by Kimi Tomizaki

En 1978, lorsque les métallurgistes brésiliens de la région ABC Paulista ont initié une importante vague de grèves, ils ont de facto commencé à tracer une nouvelle phase de l’histoire récente du Brésil, dans laquelle les intellectuels et les syndicalistes ont établi des liens, dont l’étroitesse et l’intensité sont très variables en fonction de la position de ces agents dans le champ politique, surtout après le rétablissement de la démocratie. Cet article aborde les façons dont deux générations de syndicalistes ont constitué leur habitus militant entre différents registres de formation : les pratiques syndicales quotidiennes et les connaissances politiques formalisées, acquises essentiellement dans des cours de formations politiques conçus et négociés au sein d’une « alliance tacite » entre le syndicat des métallurgistes et les intellectuels, surtout enseignants à l’université.

Réinventer la médecine ouvrière ?

by Pascal Marichalar

L’objet de cet article est de montrer comment la profession médicale, à l’instar d’autres professions établies, a été traversée par une critique interne, dans le sillage de 1968, et s’est transformée sous l’effet de cette critique. À partir d’une enquête sur archives et par entretiens menée sur des mouvements médicaux alternatifs, syndicats et groupes militants qui se saisissent des enjeux de santé ouvrière à la toute fin des années 1960 et durant les années 1970, l’article montre comment l’entreprise de réinvention du métier de « médecin des ouvriers » qui caractérise ces mouvements passe par la remise en cause des hiérarchies traditionnelles de la profession, par une critique de la spécialisation médicale et par une politisation jugée nécessaire des enjeux sanitaires. En étudiant à la fois les cadres de référence de ces mouvements, d’inspiration sartrienne et foucaldienne, les trajectoires sociales des médecins qui s’y engagent et les situations dans lesquelles ceux-ci interviennent auprès des ouvriers, l’article analyse comment et pourquoi deux segments parmi les plus dévalorisés de la profession médicale sont particulièrement actifs dans ces mouvements : les médecins généralistes et les médecins du travail. In fine, tout en restant relativement marginales, les expériences de politisation des pratiques professionnelles qui ont caractérisé ces mouvements ont durablement marqué l’espace de la médecine sociale, notamment à travers l’apparition de nouvelles organisations syndicales.

Savoirs militants et rapports aux intellectuels dans un syndicat cheminot

by Julian Mischi

Le rapport de certains ouvriers aux savoirs militants et aux intellectuels est appréhendé à travers l’analyse des effets produits par l’insertion dans un collectif militant (un syndicat CGT) et l’observation d’interactions dans une configuration locale (une région rurale et ouvrière). Menée auprès de cheminots travaillant pour la plupart dans un atelier, l’enquête permet de restituer l’élargissement des horizons sociaux d’ouvriers syndicalistes, tant en termes d’activités que de fréquentations. La prise de responsabilité dans le syndicat implique l’accomplissement d’opérations intellectuelles n’allant pas de soi pour des agents d’exécution, et ceux-ci peuvent éprouver des difficultés à répondre au double registre de compétences – rédactionnelles et relationnelles – attendues du militant. Un déplacement de la focale du syndicat (où règne un entre-soi ouvrier) à l’espace militant local (où les syndicalistes fréquentent des catégories plus diplômées) permet d’éclairer les rapports, souvent conflictuels, que les cheminots entretiennent avec ceux qu’ils nomment les « intellectuels ».

De la fabrique d’une génération à la fabrique de la reproduction

by Audrey Mariette

L’ouvrage de Christian Chevandier sur le « postier, militant et écrivain » Georges Valero (1937-1990) apporte un double éclairage sur les liens entre ouvriers et intellectuels. À un premier niveau, le matériau construit par l’historien au sujet de la trajectoire de cet employé resté toute sa vie entre deux mondes, documente les modalités d’échange entre les mondes ouvriers et intellectuels à propos de la génération des trentenaires en 1968. À un deuxième niveau, c’est en prenant en compte le parcours de Christian Chevandier lui-même (ancien établi) et sa relation au « biographé », que l’on peut aborder les rapports entre intellectuels engagés et ouvriers militants. Cet ouvrage (re)pose alors la question des logiques de clôture sociale qui mènent à la reproduction.