Prostitution

Genèse et logiques des politiques de prostitution en France

by Lilian Mathieu

On assiste en France, depuis une douzaine d’années, à un processus inédit de politisation de la prostitution, dont témoignent polémiques publiques, mobilisations associatives, rapports parlementaires et réformes législatives. Cette politisation ne doit pas tant aux transformations de la prostitution elle-même (marquées notamment à l’arrivée de prostituées étrangères supposées victimes de la traite des êtres humains) qu’à la manière dont se sont imposées ses définitions dominantes comme atteinte à la dignité et comme violence sexiste, dont l’abolition appellerait prioritairement l’instauration de mesures répressives. L’article aborde les étapes de cette construction de la prostitution en problème public, dont un des traits singuliers est de reposer sur la coalition de protagonistes (militants abolitionnistes, féministes, policiers, riverains, responsables politiques locaux ou nationaux, etc.) aux positions et aux enjeux disparates.

Gérer les contradictions du droit “ par le bas ”

by Gwénaëlle Mainsant

À partir du cas des politiques de la prostitution, l’article analyse la manière dont un changement d’action publique (la loi pour la sécurité intérieure) est interprété par la profession chargée de son opérationnalisation (la police). Quand l’introduction d’un nouvel instrument juridique (law in the book) exacerbe les contradictions du droit (la prostituée est à la fois victime de proxénétisme et coupable de racolage) et que la création d’un nouveau segment professionnel chargé de sa mise en œuvre bouleverse le dispositif policier, c’est au niveau des pratiques policières de contrôle de la prostitution que se redéfinit le droit (law in action). L’analyse des phases successives de mise en œuvre d’une politique publique montre que, sur le court terme, la logique politique (la lutte contre le racolage) l’emporte et bouleverse le système des segments professionnels mais que, sur le moyen terme, les logiques professionnelles (la prééminence de l’enquête de proxénétisme) reprennent le dessus.

Devenir victime de la traite

by Milena Jakši

Comment les victimes de la traite, appréhendées comme coupables d’infractions de racolage ou de séjour irrégulier, parviennent-elles à accéder au statut d’ayant droit et à faire reconnaître la réalité des violences qu’elles ont subies ? L’objet de cet article est de saisir ce passage en resituant la « carrière » des victimes de la traite dans leur rapport aux instances chargées de leur protection et/ou contrôle : services de police, chargés de leur identification ; associations d’aide et de soutien aux prostituées responsables de leur prise en charge sociale ; tribunaux où sont jugées les affaires de proxénétisme aggravé. En restituant les différentes étapes d’un parcours de victime dans son rapport aux institutions, cet article entend apporter sa contribution à la sociologie du travail juridico-bureaucratique de catégorisation des personnes dépourvues des ressources nécessaires pour défendre leurs droits.

“ On n’est jamais aussi bien que dans sa famille ”

by Nadège Ragaru

Au début des années 2000, des « politiques du retour » des personnes identifiées comme victimes de la traite des êtres humains ont été formulées en Bulgarie au croisement entre injonctions internationales et mobilisations associatives. L’objet du présent article est d’explorer ces dispositifs en prenant pour site d’observation les refuges au sein desquels les victimes reçoivent une assistance psychosociale. Retracer la carrière de ces hébergements éclairera un processus d’institutionnalisation en pointillés, liée à l’émergence d’une « société de projets » où les programmes d’aide, souvent éphémères, reflètent les concurrences et glissements dans les constructions de la traite en problème public. L’étude des opérations à travers lesquelles les personnels soignants tentent de rendre lisible la condition des victimes mettra par ailleurs en évidence l’existence de tensions entre pratiques d’assignation identitaire et postulats d’identité aliénée, gestion individualisée et profilage, administration d’une immobilité et parcours migratoires, au cœur de l’échec des politiques de « réintégration sociale ».

Ce qu’acheter veut dire

by Elizabeth Bernstein

Si les féministes et d’autres chercheurs se sont interrogés de manière théorique sur l’objet exact de l’achat dans la transaction prostitutionnelle, se demandant si le sexe peut être « un service comme les autres », les réponses à ces questions n’ont guère été cherchées de manière empirique. L’article se fonde sur des observations de terrain et des entretiens avec des clients masculins de travailleuses du sexe et des agents des services publics chargés de la réglementation pour explorer la signification donnée à différents types d’échange sexuel commercial. Arrestation et rééducation de clients, saisie de véhicules, mise en place de lois plus strictes sur la prostitution des mineurs et la possession de pornographie pédophile sont autant de signes des efforts récemment déployés par les pouvoirs publics, aux États-Unis comme en Europe de l’Ouest, pour problématiser la sexualité masculine tandis que se développait une pratique de consommation sexuelle débridée : dans les pays développés, la demande de pornographie, de clubs de strip-tease, de lap-dancing, d’« escorts », de sexe téléphonique et de tourisme sexuel a explosé. Replacer l’échange de sexe tarifé dans le contexte plus large des transformations postindustrielles de la culture et de la sexualité permet de mieux appréhender ce paradoxe.

Femmes de maison

by Pascale Absi

En Bolivie, les maisons de prostitution fonctionnent sur les vestiges d’un réglementarisme importé d’Europe à la fin du XIXe siècle. Depuis la fin de la claustration des femmes dans les années 1990, le système s’est recentré autour de l’obligation du contrôle vénérien. Se dévoile alors une configuration originale où la survivance formelle du réglementarisme coercitif s’est faite équivoque, offrant aux prostituées une marge d’autonomie face aux tenanciers et aux clients. Ces accommodements ont permis au système de gagner en légitimité malgré la ratification par la Bolivie des principales conventions internationales abolitionnistes. Pour le comprendre, cet article revient sur les évolutions récentes du réglementarisme bolivien et sa coexistence ambiguë avec la législation abolitionniste du pays. Il aborde ensuite le fonctionnement des maisons, leur recrutement et la manière dont les prostituées se sont approprié le système au point de brouiller les pistes analytiques entre ce qui pourrait être identifié à de la traite avec ses victimes hétéronomes mais que les femmes interprètent comme une opportunité.

L’intégration d’une pratique sexuelle dans l’économie informelle

by Robin Cavagnoud

Cet article repose sur une enquête de terrain réalisée dans plusieurs quartiers populaires de Lima, la capitale du Pérou, et composée d’observations et d’entretiens biographiques auprès d’adolescentes en situation de prostitution de rue. L’article étudie les facteurs qui expliquent l’entrée des jeunes filles dans la prostitution et leur maintien dans cette activité intégrée dans l’économie informelle. Une analyse des données empiriques permet de mettre en lumière des logiques distinctes quant aux temporalités de cette pratique sexuelle et de discuter la place de la déviance produite par les entrepreneurs de morale au regard de l’âge des jeunes filles.