PREMIÈRE ANNÉE — NUMÉRO 1

La Conception stendhalienne du Héros : Julien Sorel

par Gabriel Brunet

Épris des grands caractères ; tout pénétré de l'esprit de la Renaissance italienne, c'est à dire de l'époque où la valeur individuelle justifiait tout; contempteur de l'homme soumis à l'opinion et dénué d'originalité tel que le forme trop souvent la vie sociale ; il semble bien qu'en Julien Sorel, Stendhal ait exprimé les principaux traits du type d'homme auquel allait son admiration. En ce beau jeune homme à l'âme indomptable et fière, il s'est évidement complu. A ses yeux, il était le Héros, c'est à dire l'homme qui, né différent de la multitude, incarnant en lui un type exceptionnel et supérieur d'humanité, marche audacieusement vers la vie pour conquérir de haute lutte la grande destinée rêvée dans le secret de son coeur.

Entrepôt Voltaire

par Max Jacob

Quelle idée ça a-t-il ça ? c'est vrai ? « Quand vous resterez là à me regarder deux heures à vos yeux bêtement... lisez les notes, Perigueux ! : « en réponse à votre avis du 12 courant nous avons l'honneur de vous informer que n'ayant pas fait la commande des cent douzaines de biblorapts nous vous les renvoyons ce jour ! » Et maintenant, regardez Lille : Entrepôt Voltaire à Lille : « Nous sommes surpris de n'avoir pas reçu les cent douzaines de biblorapts ». C'est encore une blague de vous ! Il n'y a pas de ci et ça.

Le Bal du “Rector„

par Marcel Millet

Ah ! banjo, banjo, musique nègre, dancing-room, bar de nuit, le « Rector » sur Broadway, coktails, wysky, — ô spleen, vieux mot qui sent l'anglais, rythme cocasse et fou de l'orchestre grotesque. Ah ! boissons fortes, spleens, nuit stupide, hébétude, habits noirs, grues semblables à tant d'autres, à vau-l'eau, va, pas même le souci de l'attitude, et les divans « profonds » où l'on se vautre.

Première chambre du Museum criminel du policier Laitance

par André Salmon

Herbert Barbatrix et son copain Athanase Thibaldy partageaient, tout en haut de Belleville, dans une rue illustrée par trois crimes crapuleux, un logis médiocre dont ils s'accommodaient. Herbert Barbatrix et Athanase Thibaldy se fussent certainement moins aimés s'ils eussent été frères par le sang. Ils étaient mieux que des amis, des copains ainsi que je l'ai dit, des copains au sens très ancien de ce beau mot dont ont n'use plus guère comme il faut.

Un Donneur d’lllusions Plantin„

par Christian

L'Art est une merveilleuse illusion qui nous facilite singulièrement la vie. Il est, puis-je dire, une pétition de bonne foi. Et la beauté, selon Stendhal, est une promesse de bonheur. Mais c'est une promesse toujours tenue. En fin de compte, les beaux arts ne sont qu'un moyen de divertir de nous-mêmes notre pensée : ils sont la duperie la plus agréable qui nous dissimule momentanément les soucis trop dissolvants. Fout génie tient toujours quelque chose de ces thaumaturges orientaux qui, par des stratagèmes, parviennent à égarer la conscience des spectateurs présents à leurs miracles.

Éloge de Landru

par Georges Gabory

La question se pose une fois de plus. Y-a-t-il pour les hommes d'exception une loi d'exception ? L'expérience semble avoir prouvé l'affirmative. Il est, je crois, impossible d'égaliser les facultés de l'homme. Les moyens qu'il emploie pour se réaliser doivent être en rapport avec ces facultés. Si j'ai meilleur appétit que mon voisin, on ne saurait m'interdire de manger plus que lui.

L’Harmonie des Mouvements

par Florent Fels

Parler, c'est déjà trahir la pureté de la pensée. Ce qui se conçoit bien s'énonce rarement clairement, et les mots pour le dire viennent malaisément. Transformer une pensée en verbe, c'est l'habiller d'un complet de confection. Tant mieux si l'étoffe se joue en plis harmonieux. La preuve c'est qu'il n'y a pas de traductions parfaites, tout linguiste a renoncé à transcrire l'esprit des ses premières tentatives, et n'approche d'un résultat approximatif que par défaut.

Notes sur la Patoghénie

par Biaise Cendrars

En tant que chapitre spécial d'une philosophie générale, la pathogénie n'a encore jamais été tentée. A mon avis elle n'a jamais été abordée d'une façon strictement scientifique, c'est-à-dire objectivement, amoralement, intellectuellement. Tous les auteurs qui ont traité de la question sont remplis de préjugés. Avant de rechercher et d'examiner le mécanisme des causes morbides, ils considèrent « la maladie en soi », la condamnent comme un état exceptionnel, nocif et indiquent de prime abord les mille et une façons de la combattre, de la troubler, de la supprimer, concevant a priori la santé comme un état normal, absolu, fixe.

La Musique - Les ballets de Stravinsky

par Leigh Henry

Stravinsky est le premier musicien de grande envergure qui ait reconnu et exigé l'emploi direct du son, indépendamment de toute théorie ou de tout préambule cérébral. Loin de se laisser embarrasser par le dogme préétabli ou la spéculation, il se sert de son intelligence aiguë pour découvrir parmi les vibrations musicales puisées dans sa sensibilité et ses inlassables expériences sur Touïe, celles qui valent d'être formulées. Dans toutes les directions créatrices il garde sa raison vierge du préjugé, de l'habitude stérile et du penchant sentimental, et travaille uniquement par l'expérience et la recherche scientifiques.

Mémoires d’un Marin

par Georges Gabory

Hors de la mer — un milliard de petites étoiles mortes. La plage. Le Casino se dresse comme un iceberg. La neige tombe sur les tables des restaurants de nuit. Autour du tapis vert, des poissons à figure d'homme attendent l'arrivée de l'hippocampe vainqueur. Ils ont jeté devant eux tout leur honneur et toute leur vie. Pile ou Face. Ils ont réellement un coeur d'or. Un disque brillant et lumineux serré dans leur poitrine rouge en cuir de Russie.