Silence de la lumière, conversation du monde

Silence de la lumière, conversation du monde

by Karim Basbous

Les bâtiments d’Alberto Campo Baeza et de Mauro Galantino avec lesquels s’ouvre ce numéro du Visiteur sont construits autour de figures simples, franches et justes, dont la modernité – ni exhibée comme une vitrine high-tech autocentrée, ni voilée – est au service d’une ample et savante conversation avec les structures du passé, comme à Grenade ou à Orta San Giulio. On y retrouve les thèmes qui fondent l’architecture et survivent aux sursauts du temps court de l’actualité : le dessin des creux habitables, la coloration de l’espace par la matière éclairée, la puissance et la sensualité virile des murs accueillants, tout cela raconte un usage et des plaisirs, mais aussi une aventure intellectuelle : l’odyssée du type à travers l’histoire.

Visites architecturales (Italie, Espagne)

by Marco Mulazzani, Laurent Salomon

Lumineuse géométrie

by Laurent Salomon

Quand la lumière – intérieure ou extérieure – se découpe au scalpel d’une « impeccable géométrie », on se trouve à l’opposé de toute forme de hasard. Alberto Campo Baeza, cet imprécateur de l’architecture qui appelle l’humanité à se retrouver dans la pensée, tient ce discours singulier qui entend assujettir toute l’architecture à la maîtrise primordiale de deux éléments : la gravité et la lumière. Pour lui, elle est cet art savant capable de transcrire l’idée en espace et, pour cela, en lumière. La radicalité de ses intentions ne se concrétise pas dans une textualité articulée. Elle ne restitue pas non plus, par les ressorts de la technique, un classicisme ontologiquement vitruvien. Dans sa quête de réduction, Campo Baeza use ostensiblement de cette géométrie élémentaire qui le rapproche de Mies, mais il la concrétise au moyen d’une matérialité à même de fixer la lumière conforme aux aspirations de Le Corbusier. Il voit la vérité de l’œuvre dans sa capacité d’expression critique. Sa cause est exclusivement architecturale : il s’attache à l’invariance de la condition humaine, à la persistance de ses interrogations métaphysiques, valeurs qu’il oppose à la superficialité du présent, à l’éphémère de l’actuel et à la vanité des ambitions. Mais doit-on pour autant ne voir dans cette œuvre si blanche et si pure que l’expression d’une essentialité extirpée au matérialisme du présent ? Ou bien n’est-elle que voiles raffinés déposés sur les effluves de cette tension charnelle qui irradie toujours l’Espagne de Trajan ?

La promesse de l’architecture

by Marco Mulazzani

Dans le panorama contemporain, marqué par un écartèlement inconciliable entre la pléthore de constructions laides défigurant les villes et le paysage, et le caractère unique d’œuvres à la beauté sophistiquée (mais souvent produites par l’informatique), se fait de plus en plus rare l’idée que l’architecture puisse améliorer la qualité de l’environnement, alors qu’elle ne le transforme qu’à coups « d’effets spéciaux » en vogue. Le projet et la maîtrise de l’espace sont les moyens « de toujours » destinés à créer des lieux qui puissent accueillir et exprimer la double condition de l’existence humaine, c’est-à-dire la nécessité de vivre le quotidien et, simultanément, celle de se défaire de ses contraintes. Au cours d’une carrière professionnelle et de recherche de plus de trente ans, Mauro Galantino a cherché, par-delà la contingence des projets abordés, de confronter le pratique à l’idéal dans le réel construit. Ce texte propose une réflexion sur les idées « pour le logis » qui guident le travail de Galantino à travers des réalisations d’échelles variées – allant de projets des aménagements d’intérieurs à des projets urbains – tout en essayant d’expliquer l’unité de pensée qui en est le fondement. En effet, « l’architecture est une discipline étrange, qui maîtrise l’espace afin de donner les moyens à ceux qui en jouissent d’imaginer, au-delà, ce qui fait encore partie de l’espace mais qui n’est plus mesurable. Et, dans cette étendue, dans cette "mer", le temps résonne. Il s’agit d’une part du temps "présent", représenté par l’édifice, ainsi qu’un temps "autre", que le premier encercle sans le révéler, mais vers lequel l’imagination de l’homme ne cesse de courir ».

Pour une architecture réintégrée

by Jean-Christophe Bailly

Tous les produits de la culture sont, à toutes les époques, porteurs d’une valence politique. Mais pour l’architecture, qui incarne et modèle la forme sociale, la liaison est organique et a très tôt provoqué une scission entre un aspect monumental lié au pouvoir et une sorte de tout-venant prosaïque. Réduire cette scission en inventant des modes de production déliés de la propriété aura été une tension constante de l’histoire de l’architecture : l’utopie n’est pas un supplément mais une fonction de l’architecture. Mais alors que le mouvement moderne, tout en abandonnant la rue, condition de l’individuation, maintenait cette tension vers une utopie, on assiste aujourd’hui à une polarisation sur l’objet grand objet et à un abandon de cette tension. De telle sorte qu’apparaît à l’horizon immédiat la nécessité de la retrouver, et de déployer une architecture réintégrée, susceptible de réinventer la forme sociale en sortant de la fascination pour les objets de pouvoir.

L’architecture du grand nombre et la politique moderne

by Paul Chemetov

Le thème « Architecture et politique » ne saurait se confondre avec « Architectes et pouvoirs ». Ce n’est pas parce qu’on parle d’architecture empire ou d’architecture fasciste que l’on évite les pièges d’une lecture uniquement stylistique. Piacentini et Terragni travaillaient tous deux sous le gouvernement de Mussolini à des projets vantés par le régime. Leurs opinions étaient – on l’espère pour eux – fascistes, mais leurs projets n’étaient pas les mêmes. La via della Conciliazone n’a pas la Casa del Fascio comme point de mire.

Le projet à l’époque de la crise de la globalisation : vers une “ nouvelle charte d’Athènes ”

by Andrea Branzi

La ville comme favela high-tech. 1. La ville comme ordinateur personnel tous les vingt mètres carrés. 2. La ville comme lieu d’hospitalité cosmique. 3. La ville comme espace plein climatisé. 4. La ville comme laboratoire de génétique. 5. La ville comme plancton vivant. 6. Chercher des modèles de faible urbanisation. 7. Instaurer des frontières floues et franchissables. 8. Réaliser des infrastructures légères et réversibles. 9. Accomplir de grandes transformations au travers de microprojets.

L’art du don. Esquisse pour une architecture démocratique

by Olivier Gahinet

Il y a un lien entre architecture moderne et démocratie : c’est ce lien que l’on se propose d’étudier, pour le comprendre, s’y attacher et le faire vivre dans l’architecture contemporaine.

Utopie sociale, utopie prophétique

by Philippe Sers

Après 1917 en Russie, l’intelligentsia et le monde de l’art accueillirent favorablement les renouvellements apportés par la révolution d’Octobre, non seulement parce qu’ils y voyaient la réalisation possible des utopies sociales et architecturales, mais aussi parce que des artistes, des philosophes et même des théologiens y voyaient les prémices d’une révolution spirituelle. On s’interrogera sur cet entrecroisement des utopies sociales et des utopies prophétiques (au sens biblique du terme) et sur le sens profond du terme d’utopie en analysant certaines propositions de la culture contemporaine jusqu’à nos jours – du monument à la Troisième Internationale de Tatline au Poïpoïdrome de Filliou – pour les confronter à la grande tradition spirituelle.

Le politique à l’épreuve de l’espace en islam : entre désert et citadinité

by Nadia Tazi

Je me propose de faire un peu « d’histoire conjecturale » : montrer d’abord, archéologiquement, les incidences du désert, entendu comme territoire d’exception, sur le politique en terre d’islam. Ou comment ce type d’espace marqué par la disjonction et par l’extrême induit immanquablement une sociabilité et un ethos aristocratiques, réfractaires au consensus que préconise la dogmatique islamique. Je m’appuierai notamment sur la « géopolitique » d’Ibn Khaldoun opposant le Bédouin « nerveux, fier, endurci », « plus apte à la domination et réfractaire à toute autorité », au citadin : cultivé et paisible, mais qui ne tarde cependant pas à se laisser gagner par la mollesse et le luxe au point de devenir « comme des femmes et des enfants qui dépendent du chef de famille » ; autrement dit de souscrire au schème despotique. L’histoire avance cycliquement dans l’alternance de ces deux cultures politiques, à la fois antinomiques et interdépendantes. Elles peuvent être l’une et l’autre pensées à partir de l’espace plutôt que du temps, ou de l’histoire (que fétichisent tant d’islamistes aujourd’hui).

Le projet métropolitain comme récit

by Nathalie Roseau

La consultation internationale du Grand Paris a permis l’éclosion d’un débat stimulant sur les questions clés de la grande métropole, tentant selon différentes approches d’appréhender la globalité du phénomène métapolitain et ses cadres possibles d’intervention. Dans ce grand mouvement de réflexion, les architectes ont occupé une position privilégiée, s’interrogeant notamment sur le rôle de la profession dans l’édification métropolitaine, confrontée à l’intensification des flux, l’obsolescence permanente et la difficulté de rendre intelligible l’acte architectural.

Le cœur de Paris : la conception des Halles – architecture, goût et politique (1854-2012)

by Virginie Picon-Lefevre

Dans quelle généalogie placer le dernier projet en cours de réalisation pour les Halles ? Comment interpréter le choix d’aménager un vide planté, un parc public de taille relativement modeste, alors que la consultation organisée par la ville de Paris en 2003 avait fait émerger d’autres alternatives pour l’aménagement du cœur de Paris ? Que signifie le choix d’une couverture nommée Canopée au-dessus du centre commercial rénové ?

Construction et politique

by Joseph Rykwert

Les similitudes et différences entre sociologie et architecture sont remarquables. L’une et l’autre sont incontestablement historiques dans la mesure où leur travail dépiste et explique des événements passés ; cependant, lorsque les sociologues passent du discours théorique au projet, leur réflexion se transforme en action – cela s’est vérifié depuis Saint-Simon et Auguste Comte ; en architecture, la cognition qui se mue en action aboutit à un bâtiment – ou en tout cas à un projet. Les changements rapides de modes stylistiques qui, au cours des dernières décennies, ont abouti à des projets dépourvus de véritable étayage théorique témoignent de la faiblesse des spéculations architecturales récentes.

Paysages de la connaissance. Un entretien avec Alessandro delli Ponti

by Herman Hertzberger

Herman Hertzberger, RIBA Golden Medal 2012, est, depuis le début des années 1960, un protagoniste majeur des forces hétéronomes qui, en s’intéressant à l’impact des sciences sociales et du structuralisme sur la discipline architecturale, ont bâti un parcours d’imagination de l’espace et de conception du projet alternatif aux certitudes autoréférentielles du mouvement moderne.