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Korine, Révolution pop

numéro 687
date 03/2013
magazine Cahiers du cinéma
périodicité mensuel
Univers Cinéma
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kiosque

Dans le dernier Sight and Sound, Tony Rains écrit un éloge de Nagisa Oshima en déclarant qu’il refusait de devenir un « auteur » : « Le plus grand de ses refus était le refus de développer un style personnel. » Effectivement Oshima n’a pas un style identifiable, tant il a multiplié les essais et tentatives avec frénésie, mais en quoi ne serait-il pas un « auteur » ? Un auteur se définirait- il par son seul style ? Précisément non, la politique des auteurs ne s’est jamais définie par le style. Et pour détourner une phrase de Céline, on pourrait dire : « Le style, ça traîne partout. » Chacun peut avoir son style, cela ne prédit en rien la cohérence et la qualité de l’œuvre.
Lorsque Harmony Korine fait Spring Breakers, c’est le même réalisateur qui a fait l’épouvantable Mister Lonely et qui multiplie des vidéos dans tous les sens sur Internet. Le style de Korine ? On serait bien en peine de le nommer. Mais cette fois, son geste fait mouche. Lorsque Gus Van Sant réalise Promised Land (à découvrir le mois prochain), on n’y reconnaît pas le style de Gerry et Elephant, et pourtant nul doute que c’est le même auteur. Il trace la même voie que Coppola qui tournait la même année, et sur un sujet voisin, deux films aux styles opposés, Ousiders et Rusty James. Qu’est-ce qui rapproche ces cinéastes ? Un geste respectueux (être près de son sujet jusqu’à s’oublier et se mouler à lui), tirant néanmoins vers l’avant-garde et le readymade (Korine).
D’un autre côté sort ce mois-ci Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont, un cinéaste au style identifiable, peaufiné et décanté de film en film. Pourtant quelque chose d’autre a changé, l’attitude change, le regard change, le ton change, et sous cette impulsion ou cette détente, son style prend soudain une ampleur nouvelle. À l’inverse dans À la merveille de Terrence Malick, dont nous avions aimé The Tree of Life, la mécanique est cassée, le style se réduit à quelques gimmicks, une caricature de style, sous la complaisance du cinéaste se regardant filmer ; l’ampleur du geste précédent est réduite comme une peau de chagrin.
Dans Le Degré zéro de l’écriture, Roland Barthes distinguait précisément le style de l’écriture. Dans le style, qui échappe à l’auteur, « des images, un débit, un lexique naissent du corps et du passé de l’écrivain et deviennent peu à peu les automatismes mêmes de son art ». À l’inverse, l’écriture relève d’un choix, « le choix général d’un ton, d’un éthos », « le choix d’un comportement, l’affirmation d’un certain Bien » : « l’écriture est donc essentiellement la morale de la forme ». La morale de la forme ? La politique des auteurs parlera de « morale de la mise en scène », qui a toujours désigné un rapport au monde, un regard. Cet engagement peut être dit d’un mot : le geste. Quel geste fait Korine avec Spring Breakers ? Dumont avec Camille Claudel 1915 ? Van Sant avec Promised Land ? Outsiders et Rusty James ont deux styles opposés, mais le geste est le même : glorifier une adolescence et rendre hommage aux fratries. L’idée de geste a aussi l’avantage de susciter l’idée d’événement, film par film, scène par scène, plan par plan. Un auteur ne fait pas qu’un geste. Un film est un ensemble de gestes, et ce sont ces gestes que l’on critique et qu’on juge.
Le geste dépasse la forme et prend en charge l’engagement dans le monde. Quel regard porté sur l’autre ? Élever, rabaisser, observer, admirer, critiquer, dénoncer, affirmer, nier… Morale n’est pas à entendre au sens étroit. Oshima a toujours refusé tout automatisme. C’était sa grandeur morale, lui qui faisait par ailleurs l’éloge des criminels. De même Korine lance son film comme une charge critique (le petit skateur de New York au milieu des beaufs de Miami ?), mais l’ambiguïté de son geste est aussi d’adorer ses corps, de s’amuser, d’en rire, et de jeter son film comme on jette une bombe. Comme chez Oshima le geste n’est pas simple, il faut le nommer. C’est la tâche de la critique : nommer les gestes dans leur singularité.

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