L’empire de l’adolescence

L’empire de l’adolescence

Le XXe siècle a inventé l’adolescence. Les nombreux changements sociaux survenus dans le sillage de l’Après-guerre – l’allongement de la durée des études, l’entrée plus tardive dans la vie active, la construction, par la publicité, le marketing et les industries culturelles, d’un cœur de cible idoine, la naissance de codes culturels spécifiant et circonscrivant cette tranche d’âge – ont conduit à un étirement du passage entre deux âges, et l’adolescent, être ontologiquement de/du passage, s’est immiscé entre l’enfance et l’âge d’homme, accaparant de plus en plus de place et venant infléchir, sinon contredire, sa nature promise à la métamorphose. C’est alors qu’il devint un personnage de cinéma.

Dossier : Larry Clark

La dernière partie de ce numéro sera consacrée à Larry Clark, à l’occasion de la sortie en novembre2012, directement sur Internet, de son dernier film, Marfa Girl, le réalisateur revendiquant ce mode de diffusion par le désir d’atteindre directement le public adolescent. Depuis Kids en 1995 (son premier film, sur un scénario d’Harmony Korine), mais déjà auparavant avec ses fameux recueils photographiques Tulsa (1971), Teenage Lust (1983) et The perfect Childhood (1993), dont la crudité influença le cinéma américain, de Scorsese à Gus Van Sant, avant même qu’il réalise à son tour, et jusqu’au documentaire Impaled (inclus dans le film collectif Destricted), où il auditionnait de jeunes américains à partir de leur pratique des films X, Clark n’a eu de cesse, avec des films coup-de-poing comme Bully (2001) et Ken Park (2002) d’interroger les rites et les coutumes de la jeunesse américaine, sa contre-culture et ses excès de sexualité et de violence, déchirée entre consumérisme et liberté, autodestruction et rébellion, nihilisme et utopie. Approfondissant la mythologie et l’iconographie des avatars contemporains des « rebelles sans cause », scrutant les corps mis à nu et les désirs à vif, Clark dresse un portrait à la fois empathique et critique des enfants perdus de l’Amérique, ferments anarchiques d’un refus catégorique du conformisme social, à l’ère d’un capitalisme avancé qui a réifié le corps adolescent en produit de séduction. La fascination dialectique pour ce corps qu’entretient son cinéma a parfois pu prêter à malentendus, mais c’est précisément le signe de sa place incontournable quant à la représentation de la jeunesse d’aujourd’hui. Son actualité nous offre ainsi l’occasion d’une coda à la première partie de ce numéro