« L’immersion est parfois un processus intellectuel stimulant ; cependant, aujourd’hui comme hier, dans la plupart des cas l’immersion est absorbante mentalement et constitue un processus, un changement, un passage d’un état mental à un autre. Elle se caractérise par une diminution de la distance critique avec ce qui est montré, et une augmentation de l’investissement émotionnel dans ce qui est en train de se produire1. »
Immersion
Plonger... et refaire surface
Le problème de l’immersion
Qu’est-ce que l’« immersion » ? Nous ne semblons guère nous soucier de donner une définition exacte et précise de l’un des termes les plus surutilisés de la dernière décennie, du moins dans le domaine des médias et du marketing. Nous supposons généralement que cela fait partie des choses qui relèvent de la catégorie « je le reconnaitrai quand je le verrai ». Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de m’interroger sur ce que nous qualifions d’immersif de nos jours. L’étiquette est apposée sans distinction et avec peu de précision, attribuée à des choses aussi différentes qu’une projection numérique sur des couches semi-transparentes dans l’espace public, une sculpture musicale mécanique et une salle d’exposition de luxe présentant des meubles contemporains .
Un art à l’encontre de l’immersion et du design addictif de l’IA
En juin 2025, le New York Times exposait en détail le phénomène croissant de la « psychose provoquée par ChatGPT1 », dans lequel des utilisateurs et utilisatrices de grands modèles de langage (GML)2 affirmaient communiquer avec un autre plan de l’existence, vivre dans une simulation ou être les prochains messies, entre autres déclarations toutes plus délirantes les unes que les autres. Qu’on fasse ou non l’expérience de tels décalages par rapport à la réalité, il est sans aucun doute dans l’intérêt des entreprises d’IA de nous fidéliser en optimisant leurs modèles pour favoriser l’engagement. Une plus grande fréquentation de leur plateforme génèrera plus d’occasions d’extraire des données et de diffuser des publici- tés et se traduira probablement par une valeur plus élevée et une augmentation générale des revenus.
Corps, milieu, affects :quelques déclinaisons de l’immersion
Des jeux vidéos aux expositions virtuelles de nombreux musées en passant par les projections grand format de tableaux qui nous plongent dans l’univers visuel d’artistes apprécié·es du grand public, l’expérience immersive semble aujourd’hui inséparable de la médiation techno- logique mise en œuvre pour la produire. C’est pourtant dans une maison québécoise des plus traditionnelles, et devant une peinture, que j’ai vécu, l’été dernier, un indéniable sentiment d’immersion.
“L’immersion restreinte ” chez Malcolm McCormick
L’immersion totale : des grands déploiements Van Gogh qui submergent les centres de congrès aux environnements sensoriels du collectif d’artistes teamLab, c’est la grande promesse du monde de l’art. Mais ce que l’artiste montréalais Malcolm McCormick nous propose avec Protection Spells (2025) est un peu plus lucide, politiquement parlant : une immersion maintenue dans une tension pro- ductive avec son dispositif. L’exposition illustre ce que j’appelle une « immersion restreinte », à savoir une proximité éprouvée dans le corps, capable d’entretenir la réflexion sans renoncer au ressenti sensoriel. Au lieu d’opposer l’immersion à la pensée critique, McCormick nous montre que les deux peuvent coexister. En ce sens, Protection Spells transforme l’état d’absorption en position politique, en ren- dant visibles les conditions de la visibilité : supports, architectures, dépendances. Je défends ici l’idée que ces conditions réinventent l’éthique de la spectature, soit la proximité sans l’abandon, l’attention sans l’effacement.
Nous sommes au cinéma
Nous sommes là, au Cinéma Moderne, dans un lieu conçu au départ pour l’image et pour l’expérience qui nous transporte ailleurs. Détourné pour l’occasion en dispositif sonore englobant, ce lieu nous immerge dans ses propres spécificités et une temporalité unique. Nous sommes plongé·es dans le noir, assis·es dans une salle de projection sans projection, un être à proximité d’un autre à proximité d’un autre, nos subjectivités autonomes réunies dans une caisse de résonance commune. C’est l’entièreté de l’enveloppe spatiale qui est convertie en instrument étendu tandis que les interprètes se trouvent hors du cadre. Contrairement à ce que nous propose habituellement l’expérience cinématographique, nous sommes là ensemble, engagé·es dans une posture d’écoute active et critique, à créer une conscience collective en guise d’expérience esthétique.
Nelly-Eve Rajotte
Geneviève Matthieu
Le duo Geneviève Matthieu (connu sous le nom de Geneviève & Matthieu jusqu’à ce qu’il se défasse de l’esperluette lors d’une performance en 2022) s’est constitué en 1999 d’abord autour de la musique. Le binôme, Geneviève Crépeau et Matthieu Dumont, en couple et parents, a nourri la scène cultu- relle et artistique de Rouyn-Noranda, sa ville natale. Depuis 2022, Danseprophétiqueàl’îlebizarre, un nouveau projet interdisciplinaire, était en développement pour une exposition prévue en mars 2025 au Musée d’art de Rouyn-Noranda. Dans la note d’intention du projet, le duo expliquait que l’« îlebizarre » était « un lieu de rassemblement en cas d’urgence. Une sculpture riche et fertile. En dehors du centre. Un rendez-vous, un mouvement, une vision de ce qu’on désire. De comment on veut mourir ou pas. Surtout pas crispé. Comme un cri de joie, recommençons ». Puis, l’inimaginable s’est produit : le 4 février 2025, Matthieu Dumont est décédé subitement à l’âge de 47 ans. C’est dans ce contexte que j’ai invité Geneviève à me confier ce qui l’habite au présent. Artiste entière, résolue à continuer, elle dégage une force incroyable. Au détour d’une conversation, elle m’a écrit dans des mots simples mais percutants de poésie et de vérité : « C’est beau la vie, faut pas manquer ça ! »