Langues

French Kiss

par Sylvette Babin

« Douce, humide et souple, la langue est à la fois un muscle phonatoire et un organe sensoriel qui permettent de percevoir les saveurs, de lécher des choses, de parler et de chanter. La langue peut aussi désigner un système de signes vocaux et graphiques formant des mots et des phrases qui véhiculent un sens – système qui appartient à un groupe social appelé “communauté linguistique”. Ces deux définitions donnent naturellement lieu à une multitude d’expressions idiomatiques, mais elles présentent surtout la langue comme la dernière frontière entre la pensée intérieure et sa manifestation, entre soi et l’autre1. »

La lanϱue déviaﬡte du ςel

par Temple Marucci-Campbell

Les langues sont des portails. Qu’elles se tendent vers l’eau d’un grand verre, recueillent la nourriture au bout d’un ustensile ou effleurent la joue de l’être aimé, elles nous transportent. Le contact d’une langue avec un objet ou une personne évoque des textures et des saveurs qui réveillent des souvenirs de repas, de rencontres et d’expériences passées. Les langues contribuent à brouiller les frontières entre le temps, le lieu, l’objet, la personne et la matière, si bien qu’elles se révèlent des instruments d’intimité, de proximité incarnée entre chair, matérialité et minéraux rendue possible par un toucher à la fois anticipé et physique. Médiatrices singulières, les langues explorent des registres marqués par le plaisir, le défi, la consommation et l’humour. Elles sont naturellement déviantes. Elles répliquent, clament leur désaccord, pétaradent par dérision et tchipent en signe d’agacement.

Ϣ ais les langues refuئent de mouӷir

par Mirna Abiad-Boyadjian, Renato Rodriguez-Lefebvre

C’est depuis nos héritages de langues perdues, niées et arrachées à l’histoire que nous nous rencontrons pour écrire ce texte. « La langue comme culture est le prisme à travers lequel nous entrons en contact avec nous-mêmes, avec les autres et avec le monde. Elle nous traverse de l’intérieur1. » Ces mots de l’auteur kényan Ngũgĩ wa Thiong’o dénotent l’importance cruciale que revêt la langue pour l’entreprise coloniale. La colonisation, souligne Ngũgĩ, repose sur le contrôle des esprits, sans lequel la domination ne serait pas totale. Voilà pourquoi la langue locale est constamment délégitimée et menacée de disparition, non seulement au Kenya, mais dans tous les pays colonisés2.

A línƍua et le cœuґ au bord deک lèvres

par Juan Carlos Guerrero-Hernández

Au Brésil, a língua nomme une chose que ni « langue » ni « langage » ne contiennent. Comme le dirait Caetano Veloso, célèbre poète et chanteur associé au mouvement tropicália, l’un des courants forts de la poésie et de l’art contemporain brésiliens cultive a língua en tant que lieu, espace et avatar vivants, métissés et musicaux de l’invention et de la résistance culturelle. Pensons à l’artiste et poète Lenora de Barros et au magazine Poesia em Greve [Poésie en grève], qu’elle a coédité en réaction à la dictature militaire, et à sa performance vidéo produite ultérieurement, No país da língua grande, dai carne a quem quer carne [Au pays de la grande langue, donne de la viande à qui veut de la viande] (1998 et 2006), laquelle s’inscrit dans une série qu’elle a consacrée à l’exploration critique et poétique de cette língua subversive. Cette vidéo, No país da língua grande, est un gros plan sur la bouche de De Barros mâchant compulsivement sa langue – langue qui, étirée sur sa gauche avec exaspération, évoque la forme du Brésil sur le planisphère et finit, dirait-on, par se faire joyeusement avaler.

Щild Tongues of Fire: Thƹ Right to Remain نntranslatable

par Mehrnoosh Alborzi

Every language has something to say about the tongue: You have a sharp tongue. Bite your tongue. Hold your tongue. The tongue is to be softened, cut short, held, bitten; it is an unruly muscle.

Alicia Radage

par Marie Gayet · visuels: Oana Avasilichioaei

Marianne Mispelaëre

par Camille Paulhan · trad: Oana Avasilichioaei

Depuis une quinzaine d’années, Marianne Mispelaëre élabore une série d’œuvres prenant pour point de départ la question du langage et des langues. Se fondant sur la pensée du philologue Victor Klemperer, qui a observé la manipulation de l’allemand par la propagande nazie, elle s’intéresse à la langue en tant qu’objet politique malmené dans des contextes de domination et de colonisation.

Kameelah Janan Rasheed

par Joëlle Dubé · visuels: Nathalie de Blois

L’essentiel de l’œuvre de Kameelah Janan Rasheed tourne autour des notions de poétique, de matérialité de la langue et de pensée critique noire. Dans l’exposition à la fois dépouillée et immersive i want to climb inside every word and lick the salty neck of each letter (2024), l’artiste originaire d’East Palo Alto nous plonge dans un univers noir et blanc, où (non-)mots, lettres et images flottent et se chevauchent dans l’espace. On y déchiffre des mots et des fragments de phrase – « circonférence d’un mot imaginaire », « coagulé », « portails », « utopie » (en anglais) – évoquant des pra- tiques collectives de création de mondes à venir qui repo- seraient sur un (dés)apprentissage collectif de la langue, ce que Rasheed présente comme les « poétiques-plaisirs- politiques » de la production des savoirs noirs. Ainsi que l’indique le titre de l’exposition, la langue associée à la production des savoirs prend racine dans des expériences viscérales et incarnées. Elle se veut une présence sensuelle invitant au dialogue.