Ce texte doit être lu comme une partition. Libre au lectorat de commencer où bon lui semble, dans l’ordre ou le désordre, de découper des sections et de pratiquer un cut-up1, de lire colonne par colonne, etc. Il n’existe pas de bonne façon d’écouter, pas plus qu’il n’existe de bonne façon de lire. Le son, comme le texte, se déploie dans le temps, mais refuse la linéarité imposée. Cette partition éditoriale propose donc une navigation à plusieurs entrées, une architecture poreuse où chaque voix trace sa propre trajectoire tout en créant des zones de résonance. La synthèse est évitée. Trois perspectives cohabitent ici sans chercher l’unisson, préférant les battements, ces phénomènes acoustiques qui surviennent lorsque deux fréquences proches se rencontrent. Le désaccord devient composition. La partition commence maintenant. Ou peut-être a-t-elle déjà commencé?
Ouïr : performances et installations sonores
Tentative éditoriale de partition tricéphale
Jerry Hunt
Cette expérimentation textuelle tente de matérialiser de façon plasti- cienne un processus transductif qui a permis de métamorphoser par le biais d’actions performatives et sonores un texte théorique qui sera publié aux presses du réel en 2026, que j’ai écrit il y a quelques années au sujet du compositeur et performeur sonore texan Jerry Hunt .
Le laboratoire “musiques cachées”
L’acte de manipuler et de placer le son dans un cadre performatif implique la convergence de différents savoirs qui font émerger le geste d’art. Or, lorsque concrétisée en un moment performé, cette manifestation révèle à l’auditeur une suite de phénomènes perceptuels, dont certains peuvent se dévoiler, au moins dans son expérience subjective, comme d’autres savoirs, lesquels comportent leurs caractéristiques situées et contextuelles. Cette construction de l’expérience est notamment influencée par l’interac- tion entre les sons et les actions qui coexistent au moment de la monstration, et se propage entre les corps respectifs des êtres qui les génèrent et ceux des êtres qui les perçoivent (le « public »). Pour l’équipe du laboratoire Musiques cachées, dont les quartiers généraux se trouvent depuis 2023 au Cœur des sciences à Montréal1 , cette approche incarnée de l’expérience artistique constitue le fondement exploratoire de différentes pratiques des arts sonores. Ce laboratoire explore toutes les approches de la recherche-création liées au son, qu’il s’agisse de l’art audio, de la performance sonore in situ ou in socius, de la poésie sonore, des musiques marginalisées parce que trop brutes ou indomptées, ou de toutes nouvelles saillances d’un champ de recherche qu’Isou qualifierait de créatique : un constant renouvellement de toutes pratiques et de ce qui s’y rattache afin de questionner et d’agir sur le Monde dont nous sommes, de facto, partie prenante.
Pièces pour instruments
Mosaïque visuelle
L’artiste Véro Marengère devait participer à mon projet d’écriture du texte Révéler la méthode, le sensible et la construction de la performance sonore à travers le dispositif. Quelques jours avant notre rencontre, un incendie provoqué par son voisin a ravagé son appartement, détruisant la totalité de ses biens, de ses matériaux de création et de ses instruments de musique. Ce contexte ayant rendu notre rencontre impossible, je lui ai proposé de présenter un dossier visuel de quelques-unes de ses performances sonores.
Nourrir la bête
Les notions d’ordre, de désordre, de contrôle et de perte de contrôle occupent une place centrale dans ma pratique artistique depuis près de 30 ans. À titre d’exemple, certains projets ont exploré le chaos tant visuel que sonore, comme les installations cinétiques et sonores Le grand ménage et Remue-ménage (2000). À l’inverse, un contrôle absolu a été essentiel avec Orchestre à géométrie variable (2014), où j’ai dû programmer une série de pièces musicales complexes, conçues pour être jouées selon une orchestration strictement ordonnée par l’installation.
Le corps : une interface sensible et continue avec le monde
Le corps a toujours été le centre de toutes nos attentions en ce qu’il est capable d’entrer en relation avec l’autre et avec les éléments. Nous portons un intérêt particulier aux rapports que les individus peuvent avoir entre eux et nous nous attachons à proposer de nouvelles possibilités de rencontres et de relations avec nos œuvres. La dimension sociale de nos installations artistiques se déploie dans l’espace public avec notamment Urban Lights Contacts et Pulsations.
Mobilisation acoustique
À même la vibration, la foule se met en branle. Il n’y a pas eu de sifflet ni de rythme, encore moins d’appel. Plutôt une indicible poussée vers l’avant, à peine incarnée par la chair de poule qui se disperse d’un corps à l’autre. La manifestation débute.